Reprise de l’imprimerie Ah Sing : La perspective immobilière à l’origine d’un jeu de dupes

Rédigé le 30/09/2022
Ludovic Grondin

13

Il y a une semaine, le tribunal de commerce a offert à l’imprimerie Ah Sing et une partie de ses employés un nouvel horizon avec un groupe de repreneurs. Mais cette décision de justice a aussi donné lieu à un jeu de dupes en coulisse. La famille Chane Pane, étrangement surexposée dans le processus de reprise et donc dans la presse, en a été la première étonnée. Alfred Chane Pane livre sa lecture des événements qui ont semé le trouble au sein même de sa famille.

Chane Pane, Chane Ching, Savaranin. Le premier cité a été présenté la semaine dernière dans la presse comme la tête d’affiche du groupe d’associés prêts à casser leur tirelire pour reprendre l’activité de l’Imprimerie Ah Sing. Incapable d’honorer l’échéancier de l’apurement de sa dette, l’historique société a été liquidée le 27 avril dernier mais avec poursuite d’activité dans l’attente d’un repreneur.

Ne restait donc plus au tribunal de commerce qu'à sélectionner la meilleure offre de reprise entre les deux dernières offres encore sur la table : celle de la société Newco représentée par Olivier Lévy et l’offre conjointe de la SAS Black Swan Holdings de Jean Mathieu dit "Bruce" Chane Ching, de la SAS Chane Pane Sud (dirigée par le même Jean Mathieu Chane Ching) et de la SAS SOFISAV de Jean-Hugues Savaranin.

C’est ce trident de repreneurs qui a été retenu le mercredi 21 septembre. L’épilogue de cinq ans de procédures judiciaires pour la SAS Imprimerie Ah Sing mais l’ouverture d’un curieux quiproquo pour la famille…Chane Pane. 

Celle-ci découvre dans les journaux, le lendemain de ce jugement, que la reprise de l’Imprimerie Ah Sing est essentiellement associée à leur nom. Or, la famille Chane Pane n’a jamais manifesté le souhait de s’impliquer dans ce projet de reprise. 

Par quel subterfuge le nom des Chane Pane a pu apparaître comme le principal repreneur d’Ah Sing ? Et surtout, quel était l’intérêt d’un groupe de repreneurs d’afficher ce nom en lettres capitales ?

Le nom Chane Pane figure bien dans l’offre de reprise présentée au tribunal comme nous avons pu le vérifier mais, comme par miracle, le nom Chane Pane ne fait pas partie de la société qui reprend l’imprimerie Ah Sing dans le document présenté le 21 septembre. Mais au final, c’est bien le nom Chane Pane qui a donc fait les gros titres. 

"Imprimerie Chane Pane Sud" n'est pas vraiment... Chane Pane

Alfred Chane Pane, gérant depuis 35 ans de nombreuses entreprises spécialisées dans le monde de l’impression, en est le premier estomaqué. 

"J’ai appris, par des rumeurs, que mon neveu était impliqué dans cette histoire à un moment donné et je lui ai posé des questions. Il m’avait dit que non, pas du tout, qu'il n’y avait que lui et qu’il ne m’avait pas impliqué. Je me suis dit alors : 'très bien', sauf que quand les articles sortent le lendemain du jugement, c’est écrit 'Chane Pane reprend Ah Sing' et 'Ah Sing tombe dans l’escarcelle de Chane pane'", revit-il son étonnement en ce jeudi 22 septembre.

L’homme d’affaires nous livre sa lecture des événements. Tout est parti du dossier présenté aux juges du tribunal mixte de commerce.

Il y a tout d’abord l’offre initiale de reprise dans laquelle le nom Chane Pane revient régulièrement au travers de la SAS Imprimerie Chane Pane Sud. Si elle porte effectivement le nom de Chane Pane, cette entreprise est dirigée par Jean Mathieu Chane Ching alias Bruce, le neveu par alliance d’Alfred Chane Pane et qui prend des décisions sans consulter ni informer ses associés.

C’est donc ce document qui a permis aux juges de se faire une idée de la solidité des repreneurs et le nom Chane Pane a énormément contribué à donner un gage de sérieux lors de l’examen de l’offre. Ce que Alfred Chane Pane illustre simplement par ces mots : "Mon neveu n’existe que depuis 2 ans et demi dans ce métier. Moi ça fait 35 ans. Évidemment que le tribunal a bien relevé mon nom", évoque-t-il au point que, de fil en aiguille, l’intitulé de "SAS Imprimerie Chane Pane Sud" est devenu "Chane Pane" tout court dans l'esprit des gens, par facilité de langage sans doute.

Le nom Chane Pane en tête de gondole pour séduire le tribunal

Tout part de ce quiproquo et le tribunal lui-même semble retenir ce nom puisqu’il faut dire aussi qu’il est le plus connu des trois noms du pool de repreneurs. "Tout le monde utilise mon nom de façon abondante", résume Alfred Chane Pane qui n’est pas au bout de ses surprises puisque dans la dernière version de l’offre qui a été remise le jour même du jugement, il n’est plus question de "SAS Imprimerie Chane Pane Sud", une société dans laquelle Alfred Chane Pane possède un actionnariat minoritaire avec 250 actions (voir l’extrait de l'offre de reprise plus haut) mais de "Chane Pane", sans plus de précision, comme le prouve cet extrait du document modifié pour le 21 septembre : 

Pour parachever le "tour de passe-passe" comme le décrit Alfred Chane Pane, ce document donne à lire le capital de 2 sociétés, une SCI et une SAS. "Et là, comme par magie, mon nom disparaît. Ça confirme bien que mon nom n’a servi que de lièvre pour que tout le monde accepte que cette reprise se fasse sous ces conditions-là et qu'elle crédibilise l’offre de reprise alors que, personnellement, je n’ai pas participé à cette mascarade", qualifie-t-il ce quiproquo qui lui est préjudiciable. 

"Ce n’est pas moi qui utilise mon neveu comme faux-nez comme écrit dans la presse. C’est l’inverse ! C’est moi qui suis devenu le lièvre dans l’offre de reprise de mon neveu et de ses nouveaux associés, des acolytes qui se sont constitués pour reprendre cette société pour un prix très bas et pouvoir, à terme, faire de l’immobilier. Ils ont fait croire qu’il y a derrière cette reprise un projet industriel en mettant quelqu’un du métier, c’est-à-dire le nom Chane Pane. C’est pour ça qu’ils ont mis mon nom", en est-il persuadé aujourd’hui.  

Sans doute fallait-il que Jean Mathieu Chane Ching alias Bruce s’appuie sur le nom porteur de son tonton pour renforcer le choix de son projet de reprise par le tribunal mixte de commerce. C’est l’hypothèse qui demeure la plus crédible. Si les deux hommes sont associés par ailleurs au sein de la société "Imprimerie Chane Pane Sud", cette association ne saurait valider qu’Alfred Chane Pane était partie prenante de facto du projet de reprise de la société Ah Sing. C’est d’autant plus vrai qu’Alfred Chane Pane doute des réelles intentions des heureux et tout nouveaux repreneurs de l’Imprimerie Ah Sing. 

"L’imprimerie Ah Sing a un passif de 11,4 millions d’euros. Qu’est-ce que ça signifie ? Pour générer une dette aussi élevée, ça veut dire que pendant plusieurs années, l’Imprimerie Ah Sing a vendu sciemment à perte, ce qui n’est pas autorisé. En termes économiques, ça s’appelle du 'dumping', au détriment du marché et des autres acteurs, générant de ce fait une concurrence déloyale. Ma vision des choses c’est que cette entreprise Ah Sing aurait dû partir en liquidation purement et simplement", avise-t-il. À ce rythme, selon lui, il y a fort à parier que dans 2-3 ans, une nouvelle ardoise sera présentée au tribunal. Ce ne sera pas là l’essentiel puisque les candidats repreneurs avaient d’autres visées moins avouables. 

Pour comprendre cela, il faut se plonger dans le montage juridique de cet attelage Black Swan Holdings de Jean Mathieu Chane Sing alias Bruce et de SOFISAV de Jean Hugues Savaranin pour émettre une hypothèse.

La répartition du capital de la SCI et de la SAS en dit long sur les intentions réelles de chacun des repreneurs et appelle à la vigilance des salariés et du tribunal

Clairement, c’est sur les épaules de Jean Mathieu Chane Ching alias Bruce que repose la plus grosse part de responsabilité sur le volet pur de l'exploitation. En somme, il s'agit de la partie la plus délicate à manœuvrer dans les années à venir puisque ce volet inclut l’activité propre de l’imprimerie dans un champ concurrentiel et qu’elle a la charge des emplois à sauvegarder, évidemment. 

De l’autre, c’est Jean-Hugues Savaranin qui détient la majorité des parts (72%) dans la SCI qui va porter l’ensemble des actifs immobiliers de l'Imprimerie Ah Sing contre seulement 10% pour Jean Mathieu Chane Sing alias Bruce. En somme, il s’agit de la partie la plus juteuse financièrement, à long terme, et sur laquelle lorgnaient tous les acteurs de ce dossier sans pouvoir l’afficher ouvertement, évidemment, devant le tribunal. L'Imprimerie Ah Sing est propriétaire d'un foncier industriel au Moufia, près de l'Université, qui vaut de l'or. 

"Tout le monde sait depuis le début dans ce dossier qu’il y a de l’immobilier et c’est ce qui intéresse tout le monde", évoque sans détour Alfred Chane Pane qui résume ainsi sa lecture des événements.  

"À qui profite le crime ?", questionne le chef d'entreprises. "Moi je n'ai aucun intérêt dans l'histoire mais je sais ce que je risque : perdre en crédibilité et éventuellement être associé à une recherche de responsabilité sur les futures déboires financiers parce que mon nom est associé à la reprise sans mon accord. Mon neveu, il pensait avoir une belle boîte mais ça va être difficile. En gros c’est sur lui que repose la reprise de l’activité. Ensuite, il suffit de regarder les paramètres des parts détenues entre la SAS et la SCI pour avoir une idée des intentions des uns et des autres…", achève-t-il sa démonstration en la résumant ainsi : "Mon neveu a servi de faire-valoir à l’offre de Savaranin et j’ai servi de faire-valoir à mon neveu."  

"Qu’on arrête d’associer mon nom à ce qui s’est passé"

"D'ailleurs, je m'interroge sur les motivations du tribunal, qui n'a pas relevé le subterfuge qui est pourtant visible dans le dossier de reprise", affirme-t-il.

Une fois cette mise au point effectuée sans langue de bois, un aspect le tracasse plus que tout désormais. 

"Avec cette mascarade dans laquelle on a mis mon nom, je me sens victime d’une double injustice : premièrement je suis victime de cette confusion organisée, vis-à-vis de mes banquiers, de mes confrères imprimeurs, de mes clients et du monde économique réunionnais parce que mon nom était dans le dossier sans mon accord", avise-t-il. Un démenti affiché dans la presse écrite pour rectifier les articles du 22 septembre est censé éviter toute confusion à l’avenir mais on ne sait jamais, un fournisseur ou une banque ayant accordé du crédit aux vrais repreneurs pourraient venir taper à la porte de la famille Chane Pane après cette méprise.

"Deuxièmement, on me prête des intentions en disant que mon neveu est un faux-nez et que je suis instigateur de ce qui s’est passé. Non ! Je suis victime de ça. Qu’on arrête d’associer mon nom à ce qui s’est passé. Qu’on rétablisse la vérité par rapport au fait que je ne suis pas l’instigateur. Il y a eu un abus de confiance", dit-il, raison pour laquelle des mesures juridiques pour couper les liens d'affaires avec son neveu sont prévues dans les prochains jours pour endiguer ce "vrai naufrage sur le plan familial."