Violences conjugales : "Elle a déjà subi deux actes de violences, deux accidents oculaires ! "

Rédigé le 24/01/2023
Regis Labrousse

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Les violences conjugales étaient, une fois encore, majoritaires au rôle des comparutions immédiates de ce début de semaine. L'histoire qui suit fait froid dans le dos. Une victime tremblante à l'audience et un prévenu qui ne reconnait pas les faits, ou à minima, les minimise.

Le 21 janvier dernier, les gendarmes de Saint-Paul interviennent au domicile d'une femme suite à l'appel de sa fille. La jeune fille déclare que sa mère a été violentée par son beau-père. Les militaires interviennent rapidement mais la victime ne veut pas s'exprimer. Pire, elle ne souhaite pas déposer plainte malgré un énorme hématome à l'œil et un doigt cassé. À force de pédagogie et de persuasion du parquet et des gendarmes, elle finit par entendre raison. Dans un premier temps, elle va chez SOS médecin qui lui délivre une ITT de 30 jours. Elle sera ramenée à 21 jours par l'institut médico-légal. Pour autant, les violences sont graves, le mari est placé en garde à vue. 

Daniel P., 58 ans, est le mari de la victime, ils ont deux enfants ensemble. Suite à une situation conjugale compliquée, ils restent ensemble pour les enfants. Le 21 janvier dernier au matin, alors qu'il dort seul dans la chambre parentale, son épouse constate que la porte est fermée à clé. Elle entre par la fenêtre, une dispute éclate. Des noms d'oiseaux fusent, et lasse, elle saisit l'oreiller qu'elle colle sur son visage alors qu'il est encore au lit. Il lui assène alors un coup de poing à l'œil, la faisant hurler de douleur et tomber au sol. Menue et fragile, elle n'a pu résister et encore moins se défendre. C'est la version de la victime qui a une ITT de 21 jours. Comme elle l'indique aux enquêteurs, cela fait longtemps qu'il la rabaisse et lui fait subir des violences psychologiques et physiques. 

"On n'a plus de lien tous les deux, on est ensemble pour les enfants"

À la barre, le prévenu n'a pas la même version de l'histoire. Il est victime depuis des années de la persécution de sa belle-fille qui ne l'aime pas. Il ne dit rien car il veut protéger son couple et ses deux enfants. Selon lui, ce matin-là, il a été agressé par sa femme avec cet oreiller qu'il a saisi des deux mains pour la repousser : "Elle était très énervée en entrant dans la chambre. Elle m'a mis l'oreiller sur le visage et pour me défendre, je l'ai pris des deux mains et d'un geste, je l'ai poussée d'un seul coup. Elle est tombée sur le côté et elle fait 'aīe'. Sa fille est d'une méchanceté ! Ça fait 5 ans que ça dure et je n'ai jamais rien dit. On n'a plus de lien tous les deux, on est ensemble pour les enfants mais je ne me serais jamais permis de frapper la mère de mes enfants", se défend le prévenu à la barre. 

"Elle a juste fait "aīe" ? Mais monsieur, comment vous expliquez l'hématome à l'œil et le doigt cassé ?", fustige la présidente. Le prévenu reprend alors ses explications, presque mot pour mot, avec une nuance de taille pour le tribunal : "Quand j'ai poussé, mon poing s'est peut-être retrouvé dans son œil. C'est involontaire tout simplement'. Le bémol, c'est qu'une procédure existe pour des violences commises en 2020. Il avait déjà été placé en garde à vue avec l'obligation de faire un stage de sensibilisation, en raison de la présence d'un hématome sur l'œil de son épouse. Il n'a pas fait le stage en raison du Covid et cette fois-là, elle n'avait pas voulu déposer plainte.

"Elle a déjà subi deux actes de violences, deux accidents oculaires ! "

C'est une victime menue, tremblante, un plâtre à la main et un œil au "beurre noir" qui s'avance à la barre. "Je ne sais pas quoi dire. Je ne suis pas tombée - sous entendant qu'elle a été poussée, ndlr - et depuis 5 ans, c'est son discours de se plaindre de moi. Je sais qu'il me hait", témoigne-t-elle dignement. La partie civile enfonce le clou : "Les faits sont très inquiétants. Elle a déjà subi deux actes de violences, deux accidents oculaires ! Il n'y a pas d'accident, il lui a porté un coup de poing. Il refuse d'assumer ses actes. Elle ne veut pas déposer plainte ou le charger alors qu'il trouve de bon ton de la menacer si elle le fait. Elle est terrorisée par ce contexte quotidien de dénigrement"

"C'est sa fille qui appelle les gendarmes quand elle découvre sa mère blessée", fustige le parquet. "Les blessures sont compatibles avec un coup de poing. Selon lui, il n'y a pas d'explications sur la présence de l'hématome au visage, selon lui, il n'y a rien, c'est circulez, il n'y a rien à voir. Il n'y a pas le début d'un soupçon de commencement de remise en question. Il faut la protéger", conclut le parquet avec fermeté, requérant une peine de 18 mois de prison dont 6 mois de sursis probatoire et un mandat de dépôt pour la partie ferme malgré le casier d'une mention du prévenu pour un défaut de paiement de pension alimentaire. 

"Plus rien ne va dans ce couple qui reste ensemble pour les enfants", répond la défense. "Il n'y a aucun élément de la part du parquet pour les faits de 2020. Venir en parler maintenant, c'est un peu facile. Lui n'a jamais changé de version, ce qui n'est pas le cas de madame. 'Il a mis son poing à côté de l'oreiller' avait-elle expliqué dans sa première version qui ressemble beaucoup à celle de monsieur. Les menaces ne sont pas retenues dans la prévention. Il n'a jamais été condamné pour violences, je vous demande de le relaxer. Dans le cas contraire, je vous demande une peine plus juste sans mandat de dépôt", plaide la robe noire. 

"Monsieur, le tribunal vous reconnait coupable de violences"

"Monsieur, le tribunal vous reconnait coupable de violences", explique la présidente, provoquant des hochements de tête du prévenu. "En répression, vous êtes condamné à la peine de 1 an de prison assorti d'un sursis probatoire renforcé. Le tribunal prononce également une interdiction de contact et de paraitre au domicile de la victime, des obligations de soins, de travail, de faire un stage de sensibilisation et d'indemniser la partie civile. De plus, le tribunal ordonne une expertise médicale pour la victime et lui alloue une provision de 2000 euros dans le cadre ses blessures". 

"Vous avez bien compris Monsieur ? Vous repartez libre mais vous ne devez, en aucune manière que ce soit, entrer en contact avec votre femme. Si vous ne respectez pas cela et qu'elle appelle les gendarmes, vous irez directement à Domenjod". "Mais comment je fais pour récupérer mes affaires, je n'ai rien ici", vocifère le prévenu à la présidente qui répond avec fermeté : "Ce n'est pas le problème du tribunal. Vous. êtes reconnu coupable de violences, vous vous débrouillez comme vous voulez mais vous n'entrez pas en contact avec la victime sinon c'est la prison".