Pas de Coupe du monde dans le Quotidien : "Le boycott s'est fait... 'Sans nous'", déplore le SNJ

Rédigé le 20/09/2022
N.P

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Alors que le Quotidien avait fait sensation en annonçant en Une boycotter la coupe du monde, la section du Syndicat national des journalistes reproche une décision prise sans concertation avec la rédaction.

Le Quotidien a réussi le buzz de la semaine dernière en annonçant sa décision de boycotter la prochaine Coupe du monde. Plus de pub, plus d'articles ! Une décision « sans précédent en France », prise « en cinq minutes », a crânement assumé son nouveau directeur, Vincent Vibert. Pour lui, les pertes à attendre en termes de ventes de journaux et de publicité ne sont pas le sujet, car, dit-il à Libération, « ouvrir le débat a plus d'importance que de perdre quelques euros et quelques lecteurs passionnés de foot ».

Cette prise de position d'un journal qui sort à peine d'un redressement judiciaire et doit honorer un plan drastique d'apurement de sa dette peut sembler légèrement audacieuse voire kamikaze, surtout pour ceux qui y travaillent. Certes, c'est pour la bonne cause, mais au final qui va payer pour « ouvrir le débat » ? Les actionnaires, les salariés ? Silence radio. On ne nous l'a pas encore expliqué en interne ni à la télé. La direction nous dit seulement que les réactions sont très bonnes sur les réseaux sociaux et que les gens sont presque tous d'accord avec nous : la Coupe du monde au Qatar, c'est moche. Certains nous font même des dons et il y aura peut-être un retour sur investissement, avec l'arrivée possible d'annonceurs et de lecteurs séduits par notre nouveau profil éthique. On pourrait ne pas perdre d'argent dans l'opération. Pour plus de précisions, repassez plus tard.

Soyons clairs : la Coupe du monde au Qatar est un scandale sur à peu près tous les aspects imaginables, et toutes les rédactions doivent se poser des questions sur la manière de la couvrir – ou pas. Le boycott est une option : certains journalistes sont pour, d'autres contre. Encore faut-il y réfléchir collectivement.

C'est bien le problème : cette décision « du Quotidien » de boycotter le Mondial a été prise... « Sans nous », pour reprendre le titre de cette fameuse édition. Quand Vincent Vibert dit que la décision a été prise en cinq minutes au détour d'une conversation de bureau, ce n'est pas une formule choc de publicitaire : c'est la réalité ! Ce choix éditorial, qui est en réalité un coup de com' orchestré par un directeur venu de la pub, n'a été préparé par aucun travail en amont au sein de la rédaction. Seul un petit groupe de cadres, dont certains membres de la rédaction, a été mis dans la confidence.

Les 50 salariés, eux, l'ont appris à la veille de la parution au cours d'une séance d'information express, quand tout était déjà bouclé. Le CSE aussi, pourtant intéressé à tous les aspects qui intéressent la bonne marche de l'entreprise. Les journalistes des sports qui travaillent sur le sujet depuis des mois n'ont pas plus été informés que les autres. On leur a juste dit de jeter les dépêches du Mondial à la poubelle et de trouver autre chose à mettre à la place. Tous les maillons de la chaîne, de la rédaction à l'imprimerie, ont été mis devant le fait accompli. Cette décision prise sans ceux qui vont la mettre en œuvre intervient alors que les NAO sont à l'arrêt et traînent en longueur. La hausse des salaires, la qualité de vie au travail et l'égalité professionnelle (thèmes des NAO) sont pourtant en lien avec les « valeurs » de « développement durable » et de « respect du travail » prônées par le journal pour justifier le boycott. Deux poids, deux mesures ? Nous en appelons au dialogue avec notre direction concernant les répercussions de ce boycott de la Coupe du monde sur notre traitement de l’information.

Redisons-le : les questionnements éthiques sont au cœur de notre métier. Raison de plus pour ne pas les instrumentaliser au profit de « buzz » à courte vue, dont on nous dit cyniquement qu'ils sont le seul moyen d'améliorer nos statistiques d'audience. Les salariés du Quotidien, dont les journalistes, méritent mieux que ça. Ses lecteurs aussi.

Fait à Saint-Denis, le lundi 19 septembre 2022.