Pierrot Dupuy - C'est l'histoire d'un ami mort dans un EHPAD...

Rédigé le 25/08/2022
Pierrot Dupuy

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On pense que ça n'arrive qu'aux autres. Qu'en métropole. Qu'à La Réunion, ce n'est pas pareil. Que nos EHPAD à nous sont différents, qu'il n'y a aucune maltraitance...
On pense... On rêve... Et puis un jour, la réalité vous rattrape.

C’est l’histoire d’un ami…
 
Daniel était un ami. Que dis-je ? Un frère.
 
C’était l’homme le plus gentil du monde, toujours le sourire aux lèvres, toujours un mot gentil pour chacun.
 
Je dis "c’était" car j’ai appris ce matin sa disparition à l’âge de 63 ans.

Paralysé suite à un AVC
 
Daniel avait été frappé d’un AVC en 2014, qui l’avait laissé paralysé d’un côté.
 
Ça avait déjà été un déchirement que de voir cet homme jeune (il avait alors un peu plus de 50 ans), habitué à une activité soutenue en tant que professeur, se retrouver diminué, obligé de subir une formation pour apprendre à se déplacer en fauteuil roulant.

Une famille d'accueil façon Thénardier
 
Daniel a connu ensuite plusieurs familles d’accueil, de la meilleure à la pire.
 
La pire a sans doute été une basée à Saint-André, qui tenait plus de la famille Thénardier qu’autre chose. La meilleure a été celle dans laquelle il a fini par arriver il y a de cela quelques années, au Brûlé. Il s’y sentait bien. Il y avait trouvé une nouvelle famille.
 
Il faut dire que son mariage n’avait pas résisté à sa nouvelle situation, que son fils avait connu une fin tragique et que le métier de sa fille la retenait en métropole.
 
C’était donc une joie pour lui quand les enfants de la responsable venaient rendre visite à leurs parents. Ça lui faisait de la compagnie et il avait retrouvé un semblant de vie familiale qui lui manquait tant.

Un EHPAD soi-disant haut de gamme
 
Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. La famille d’accueil a fini par fermer et la famille de Daniel a préféré le placer dans un EHPAD. Pas n’importe lequel. Un EHPAD soi-disant "haut de gamme", le genre où on paye très cher. Très, très cher.
 
Dans l’esprit de sa famille, c’était la garantie qu’on allait bien s’occuper de Daniel.
 
En plus, l’EHPAD Aude (on me dit que ça aurait un lien avec notre très chère Mme Aude…), était situé en plein centre-ville de Saint-Denis, rue du général de Gaulle, dans les anciens locaux de la CAF, ce qui facilitait les visites.
 
De l’avis de plusieurs amies qui lui ont rendu visite, l’établissement n’était pas à la hauteur des espérances de la famille. Le sous-effectif, comme dans tous les EHPAD de France, y est parait-il chronique. Et ces amies ont assisté à au moins deux reprises, c’était il y a une quinzaine de jours, à des faits d’une infirmière, toujours la même, qu’elles ont qualifié auprès de moi de "maltraitance".
 
Je ne sais si le mot est trop fort, n’y ayant pas moi-même assisté, mais c’est le ressenti de ces deux amies qui m’ont remonté l’information.
 
Elles voulaient faire un courrier de signalement et souhaitaient que je fasse un article pour dénoncer les faits.
 
Je leur ai suggéré d’essayer de connaitre le nom de l'infirmière mais, pas de chance, elle était absente à chaque fois qu’elles y sont retournées.

Le syndrome du glissement
 
Entre temps, Daniel a présenté tous les symptômes du "syndrome du glissement". C’est-à-dire qu’il avait renoncé à se battre et se laissait glisser vers la mort. Il ne s’alimentait plus, était déshydraté, dormait tout le temps, jusqu’à sombrer dans le coma et devoir être hospitalisé.
 
Au CHU, on lui a installé une perfusion pour remplacer l’alimentation qu’il refusait.

Lors d'une visite, Daniel a confié à une de ces amies : "Je préfère être à l'hôpital. Au moins ici, on est gentil avec moi"...

Malheureusement, les reins étaient atteints et Daniel a fini par s’en aller ce matin. Tout doucement. Sans faire de bruit. Dans la discrétion, comme il en avait l’habitude…
 
Maintenant que Daniel est décédé, je ne sais si mes deux amies feront malgré tout les signalements qu’elles envisageaient.
 
Pour l’article, je tiens ma parole. En regrettant simplement qu’il arrive trop tard et que d’un article de dénonciation de pratiques malheureusement trop courantes dans les EHPAD, comme l’a si bien démontré le livre "Les fossoyeurs" en métropole, j’en sois réduit à le transformer en hommage à un ami parti trop tôt.